-Non. Pas celui-là, c'est tout.
-Alors ... le mauve ?
-Non.
-Décide-toi ...
-Nous reviendrons demain.
-Demain il sera trop tard.
-Bon, et bien alors ce soir je reste à la maison.
-Mon c½ur, pas pour la soirée d'inauguration, s'il te plaît, ne me fais pas ça ... Tu sais à quel point ça compte pour moi ...
-Si je n'ai pas de sac pour aller avec mes chaussures, je ne sors pas ce soir.
-Ma princesse, je t'en supplie, prends le mauve, il est de la même couleur que tes chaussures, tu le sais ...
-Oui mais la boucle est dorée, et mes chaussures ont une boucle argentée.
- ... tu me tues ...
-Le fait est que sans sac, ma tenue n'aura pas une once de crédibilité, et les critiques te descendront, tu le sais.
-Les critiques ne te descendront pas parce que ton sac aura une simple boucle de différence avec tes chaussures ... Et ta robe est tellement longue qu'elle les CACHE !
-Chéri, ne t'énerve pas comme ça ... On va prendre le mauve.
-Merci !
-Pas de quoi.
Bill se releva. Sa femme prit le sac, et ils se dirigèrent vers la caisse. Cela faisait plus d'une heure qu'ils étaient dans le rayon maroquinerie. Trois heures plus tard, ils devaient être tous les deux en grandes pompes pour l'inauguration d'un hôpital pour lequel ils avaient fait un don conséquent. Bill avait l'habitude que sa femme ne se décide pas rapidement. Et par amour il avait apprit la patience, qualité qu'il n'avait jamais eu pour habitude de développer. La seule fois où elle lui avait répondu du tac o tac sans réfléchir, ce fut lorsqu'il l'avait demandé en mariage. Son calme et son attitude posée habituelle avaient laissé place à l'excitation sans limites ce jour là. Dans le parc japonais où il avait fait sa demande, les passants avaient cru à un tournage de film, avait-on dit dans les journaux. Bill avait fait venir une chorale Gospel, et puis des centaines de fleurs, sans oublier la magnifique bague qu'il avait acheté quelques semaines plus tôt, planifiant le jour où il allait se lancer.
Cela avait toujours été comme ça dans leur couple. Le faste et le luxe s'immisçaient dans chaque instant que la simplicité aurait pu leur apporter. Comme si l'argent était le carburant de leur bonheur. Ils s'aimaient, personne n'aurait pût dire le contraire, en dehors de certains journaux à scandales. Mais des trois ans que cela faisait qu'ils vivaient ensemble, dont un an de mariage, aucun jour n'avait passé sans dépense ou histoire d'argent. Ils s'étaient construits eux-mêmes, chacun de leur côté. Et ils considéraient comme obligatoire de profiter de leurs biens tant qu'ils étaient sûrs de pouvoir le faire. L'un comme l'autre ils avaient pour principal pêché la gourmandise. L'argent semblait leur brûler les doigts, et ils aimaient se faire plaisir, et faire plaisir aux autres. Oh, le principal de leurs dépenses allait dans des ½uvres caritatives certes, mais même eux n'auraient pas su dire si c'était par intérêt personnel ou par conscience citoyenne.
Leur vie était là, entre hôtels de luxe, appartements dans les grandes capitales et tapis rouges. La gourmandise penchait dans tous les domaines. Les dépenses en produits de débauche étaient conséquentes, trop conséquentes. Bill et sa femme n'avaient pas l'habitude de passer des soirées sans produits illicite dans leur sang. Souvent elle rentrait dans des états méprisables, et n'affichait aucune envie de se faire aider. Et cette soirée n'allait pas déroger à la règle des paillettes et des sourires commerciaux. Dans leur grand appartement, il y avait comme un vide. Non pas un vide spatial, mais un vide humain. Un si grand espace pour deux personnes qui se voyaient sans vraiment se prêter attention, sans véritable projet d'avenir émotionnel, comme s'ils savaient qu'un jour où l'autre les médias auraient raison d'eux, et qu'il n'y avait plus qu'à attendre ce jour sans vraiment se battre. Plusieurs fois ils avaient parlé d'enfants. Ils pensaient en avoir envie. Puis les tournées, les tournages, les voyages... La décision que cet environnement ne conviendrait pas au fruit de leur amour semblait la meilleure qu'ils n'avaient jamais prise. C'était une blessure ancrée en eux, mais dont ils ne parlaient jamais. Ils ne parlaient jamais de choses sérieuses à vrai dire. Tout semblait superficiel, amour simple sans questions superflues. Ils vivaient au jour le jour, naïfs. Eux qui redoutaient tellement la routine, s'inscrivaient dans un mode de vie répétitif, ou chaque excès devenait similaire à celui d'avant. Chaque jour amenait son lot de débauche et de perversion, mais toujours dans les mêmes mesures, les mêmes endroits, les mêmes personnes ... Rien ne rimait avec cette mascarade malsaine et superficielle, où ils jouaient avec eux même comme une petite fille joue avec sa poupée, vie par procuration dans une maison suréquipée toute de rose décorée. Mais ici c'était des jeux de grands, et n'avaient de rose que certains produits dangereux qu'ils consommaient avec trop peu de modération.
Elle avait enfin fini de se préparer. La voiture n'avait plus qu'à les emmener. Ils allaient sortir, quand elle s'arrêta, sur le pas de la porte, et se retourna vers Bill.
-Je n'irai pas.
-Pourquoi ? C'est encore une de tes idées pour aller à une soirée quelconque ?
-Bill, je demande le divorce.
-Tu ... Tu demandes le divorce ? Mais ...
-Si, rassure-toi, je t'aime. Je t'aime sincèrement. Mais le mariage ... Jamais ça n'aurait dû arriver. On aurait dû réfléchir ce jour dans le parc ... Regarde-nous. Mariés, à la une des tabloïds, main dans la main devant les caméras, et capables de faire chambre à part durant des mois sans montrer à l'autre qu'on en souffre. Tu ne me montres jamais que tu m'aimes. Je ne te montre jamais que je t'aime. Un cadeau, ce n'est pas aimer. Un cadeau, c'est porter un minimum d'affection. Je veux divorcer. Je vais partir, je ne sais pas où, mais je vais partir. Ce soir je n'irai pas à l'inauguration. Ce soir je sors. Quand je rentrerai, je n'aurai plus envie de divorcer. Je serai sûrement saoule, peut-être même encore plus sûrement droguée. Comme trop souvent. Alors je vais me coucher, peut-être que tu seras rentré. Et tu ne m'entendras pas pleurer. Et moi non plus je ne t'entendrai pas pleurer. Et pourtant je sais que tu pleures, je vois tes yeux rouges certaines fois. Mais je ne sais pas comment te réconforter, alors je ne dis rien, j'ai peur de te blesser. Je ne suis pas une bonne épouse. Alors pourquoi continuer comme ça ? J'ai 24 ans. Je ne changerai plus.
-Moi non plus je ne changerai pas. Mais notre vie, elle, elle peut changer. Ce qu'on en fait, cela ne sera jamais fixe, si on décide de se reprendre en main. Je t'aime. Ne pars pas ... S'il te plaît ... On a tellement de choses à vivre tous les deux. Des enfants à voir grandir, tu te souviens quand on en parlait ? Plus que jamais je veux voir ce projet se réaliser.
-Tu parles de projet comme si on devait faire un devis pour avoir des enfants. Tu m'aimes autant que ton argent, alors tu m'aimes trop. Je pars, Bill.
Avant même qu'il n'ai pu dire quoi que ce soit, elle avait déjà disparu dans la cage d'escaliers. Il savait qu'elle reviendrait. Elle revenait toujours. Leur vie d'apparence était rythmée par les sautes d'humeur de la jeune femme. A quoi bon courir après elle ? Elle reviendrait, comme elle l'avait prédit, dans un état déplorable, mais elle reviendrait le soir même. Il se contenta alors de prendre son temps et de se résoudre à se présenter seul devant les photographes présents pour l'évènement. Mais alors qu'il venait enfin de fermer la porte à clé, sa femme remonta les escaliers quatre à quatre, autant que ses hauts talons lui permettaient, et elle se planta devant lui, le fixant de ses grands yeux clairs. Après plusieurs secondes d'un silence pesant, où Bill n'avait même pas cherché à savoir quelle extravagance sa femme allait lui dévoiler cette fois ci, elle déclara d'une voix grave et posée :
-Reste avec moi ce soir ... je t'en supplie.
-Non. Si tu ne viens pas, c'est ton problème. J'ai des responsabilités, et tes frasques n'y changeront rien, je ne veux pas être mêlé à tes histoires.
-Reste, s'il te plaît. Je t'en supplie reste avec moi ce soir ...
-Ecoute, ça suffit, à ton âge tu n'as plus besoin de nounou. Invite tes amies, piquez-vous, et laisse moi aller à cette inauguration.
-Bill, je t'en prie, reste, ce soir, juste ce soir ...
-J'ai dit non !! Tu es déjà à moitié morte regarde toi ...
-Reste avec moi ce soir ...
-Non, ne ... ne pleure pas princesse ... s'il te plaît, ne pleure pas. Je te promets que je ne rentrerai pas tard ... je te le promets ...
-Tu ... D'accord ... Reviens tôt, s'il te plaît ...
Bill embrassa sa femme sur le front, désolé devant la déchéance qu'elle semblait vivre. Il était habitué à ce qu'elle s'effondre, en période de manque ou de surconsommation. Il effaça une larme en pressant de son pouce la joue de la jeune femme, puis s'enfuit, en retard, pour aller se réfugier dans la voiture qui l'attendait sous la pluie. Elle resta là, sur son pallier, trouvant difficilement la force de dire ces quelques mots à son mari, déjà loin d'elle ...
-Je porte ton enfant, Bill ...
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